Lettre à un autiste

Salut à toi mon ami.

Je ne connais pas ton nom, ni d’où tu viens, mais je sais, par l’entremise d’une série d’articles parus dernièrement dans Le Devoir, que tu étais un autiste adulte âgé de 52 ans, que tu aimais beaucoup te promener avec tes amis de l’organisme SOS, que tu parlais avec enthousiasme d’un camp de vacances estival que tu fréquentais et que tu souriais beaucoup. J’aurais aimé en savoir davantage sur toi, non pas par voyeurisme, mais bien parce que je tente de dresser dans ma tête le portrait le plus humain possible de toi, dans le seul but d’adoucir la révolte que provoque en moi ton décès. Il est survenu dans des circonstances aussi nébuleuses que révoltantes, aussi tragiques qu’inacceptables.

Le Spectre de l’autisme, c’est comme une deuxième famille pour moi. Un deuxième village. Tu comprends, mon fils Laurent l’est. Ce qui nous heurte, Laurent et à moi, c’est le changement brusque de routine. Dans la nuit du 5 janvier, ton état nécessitait la présence continue d’un intervenant spécialisé dans l’accompagnement d’une personne ayant une déficience intellectuelle ou d’un préposé de garde. On t’aurait alors empêché d’arracher le matériel respiratoire qui te reliait à la vie. Et si malgré tout, le destin avait décidé que tu devais mourir en raison de ton état, tu ne serais pas mort seul. Tu ne serais pas mort en manquant de souffle et de compagnie…

C’est anxiogène, un hôpital. Je peux très bien te comprendre, mon ami, lorsque tu as voulu te débarrasser de tout ce qui te gênait sur toi. Certains te l’ont même reproché sur la page Facebook du Devoir. Pas moi. Plongé dans une situation qu’on ne connaît guère, on est enclin à se désorganiser, à ne plus savoir où se mettre. Et si l’on a une hypersensibilité corporelle, quelque chose qui fait que cet « inconfort » devient comme mille aiguilles qui plongent en même temps et à répétition dans notre chair, dans un univers qu’on ne reconnaît point, on peut facilement céder à la panique.

Ton insuffisance respiratoire, conséquence de la COVID 19, t’a emportée et il n’y avait personne pour te serrer la main, pour te flatter les cheveux ; personne pour alerter un médecin, une infirmière ; personne pour te rassurer, te sourire et t’accompagner jusqu’à ce que la mort te ferme les yeux.

Mourir seul est la pire de toutes les morts. Surtout si elle survient dans un hôpital bondé de monde… On dirait qu’on ne compte plus pour personne alors que dame la mort vous prend par la main et vous dis « allez, c’est l’heure ».

L’as-tu ressenti, cet abandon ? Lorsque nous quittons la demeure, ne serait-ce que trente secondes pour porter la poubelle au coin de l’entrée de garage, une panique s’empare de mon fils. « Mais où étais-tu passé ???? J’ai eu peur !!!!! » Nous le rassurons et la vie continue. Quand j’y pense, comme présentement, cela me fait beaucoup de peine de réaliser que peut-être, dans ta tête, tu t’es demandé où se trouvait tout le monde tout à coup…

Mon ami, je suis triste et en colère. Même un chien ne serait pas mort de cette façon. Était-ce du délestage à froid ? On dirait que pour certains et certaines, le serment d’Hippocrate fonctionne comme Tinder…

Je te souhaite bon voyage, mon ami. Pardon pour ce départ qui n’aurait pas dû se dérouler de cette manière. Toutes mes condoléances à ta famille et tes ami.es. Condoléance à notre communauté autiste qui, une fois de plus, compte pour du beurre. Hélas…

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